Entrevue Marie-Bénédict Jacquemin - Produits et expériences numériques
Qu’est-ce que ça représente, le concours Idéa, pour votre industrie?
Je vois les Idéa comme un moment de réflexion collective. Dans un quotidien effréné, c'est une pause nécessaire pour regarder ce qu'on crée vraiment et se demander où est-ce qu'on en est. Est-ce qu'on pousse notre créativité? Est-ce qu'on utilise bien les technologies? Est-ce qu'on dépasse les attentes du public et de nos clients?
Et surtout, est-ce qu'on est là où on veut être en tant qu’industrie, dans notre impact sur la société, l'inclusivité, l'accessibilité?
C'est aussi un baromètre de notre maturité collective, et cette maturité-là, elle se construit ensemble. Le numérique, c'est avant tout un produit de collaboration. Quelque chose qu'on ne peut pas faire seul·e. Et quand je vois les talents qu'on a au Québec, comment on rayonne mondialement, ça me rend fière.
C'est ça qu'Idéa nous permet de célébrer, ce qu'on accomplit ensemble.
Quelle vision souhaitez-vous insuffler à votre jury cette année?
Aller au-delà du beau. On a toutes et tous été séduits par un produit bien exécuté, une interaction sexy, une expérience visuellement impressionnante. Moi la première. Mais j'aimerais qu'on creuse plus loin. Est-ce que ça répond à un vrai besoin? Est-ce authentique? Est-ce que ça crée de la valeur? Est-ce que l'innovation sert vraiment l'expérience?
J'ai réuni des gens passionnés, brillants dans leurs domaines. Agence, client, dev, design... Et ce que j'attends d'eux? De l'esprit critique. Des vraies conversations. Pas de consensus. Qu'on se pose la question: qu'est-ce que ça fait évoluer? On ne cherche pas la perfection, on cherche les projets qui font avancer notre discipline.
Quelles tendances émergentes observez-vous actuellement dans votre discipline et qui, selon vous, façonneront concrètement l’édition 2026 d’Idéa?
L'intelligence artificielle est partout. La recherche devient plus efficace, les contenus se génèrent plus vite. Mais avec ça vient le doute. Le doute sur ce qui est vrai, sur ce qui est authentique.
Owner son contenu n’est plus optionnel. C'est critique. Les marques doivent créer une relation clé avec leur public pour raviver, ou créer, le lien. On le fait depuis longtemps à travers les interfaces, mais il faut maintenant que ça se sente aussi à travers le contenu, le ton, le texte, l'image. Il va falloir trouver cet équilibre subtil qui garde cette connexion forte tout en travaillant avec ce que l'IA nous aide à accomplir. Et dans ce contexte où l'IA peut tout générer en quelques secondes, les équipes qui se posent quand même les vraies questions (pour qui on crée ça? est-ce accessible? quel est l'impact réel?), elles créent de meilleurs produits. Parce qu'elles créent avec intention, pas juste avec efficacité.
Y a-t-il des signaux faibles ou des approches encore marginales que vous voyez gagner du terrain et qui pourraient surprendre le jury cette année?
J’ai vu dans certains projets une forme de sobriété intentionnelle. Moins de grandiose, plus de justesse. Des interfaces qui ne monopolisent pas l'attention, qui savent se retirer au bon moment. C'est encore marginal, mais ça semble trouver son public et c'est une réponse directe au bombardement visuel qu'on vit.
Dans un autre registre, le design qui s'ajuste au contexte, aux préférences, au moment. On ne design plus des états statiques, mais des systèmes vivants. C'est complexe, mais le potentiel est énorme.
Cette édition met un accent particulier sur une participation plus inclusive. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous?
Pour moi, l'inclusion commence par reconnaître qu'il n'y a pas qu'une seule façon de créer de l'excellence. Que ce soit une agence établie, un studio, une équipe interne qui crée ses propres produits numériques, ou même un client qui a décidé de développer en interne, chaque contexte a ses défis et ses forces. Et tous peuvent produire des expériences remarquables.
Ça veut dire évaluer chaque projet dans son contexte. Une équipe de trois personnes qui crée une expérience accessible avec des ressources limitées, c'est aussi impressionnant qu'une grande équipe qui pousse les limites techniques avec tous les moyens à sa disposition.
L'innovation, ce n'est pas toujours la solution la plus sophistiquée.
Comment, selon vous, un jury peut favoriser des perspectives plus diverses et plus représentatives?
Ça commence par qui on invite autour de la table. Je me suis entourée de gens qui ne pensent pas toutes et tous comme moi. Parcours différents, sensibilités variées. Parce que si tout le monde a le même background, on risque de voir la même chose et avoir des angles morts. Mais c'est aussi créer un espace où on peut challenger, questionner, proposer une lecture différente. Parfois, le projet qui semble évident l'est juste parce qu'il nous ressemble. Un bon jury accepte d'être inconfortable.
Pourquoi Idéa demeure-t-il important même pour les agences qui ne participent pas souvent?
Les concours ont parfois une aura très orientée craft et idéation, mais ça fait des années qu'on évalue aussi ce que les projets ont généré comme résultats. Tout projet mérite d'être présenté. Mon grand conseil, n'hésitez pas! Idéa, c'est cette pause pour observer ce qui a été accompli, comprendre où en est notre industrie. C'est aussi prendre du recul sur son propre travail, articuler sa démarche, s'assurer qu'on est allé là où il fallait.
Selon vous, qu’est-ce qu’une agence peut gagner en se lançant dans le concours, même sans “gros portfolio” ou sans historique de participation?
On gagne en visibilité, en fierté pour les équipes, en crédibilité. On travaille la marque employeur et ça attire des talents! Participer une première fois, c'est franchir une porte. Ça donne la confiance pour revenir, viser plus haut. On apprend, on ouvre les yeux. Si vous avez créé quelque chose dont vous êtes fier.es, qui a généré des retombées concrètes, soumettez le.
Quels aspects d’un produit ou d’une expérience numérique témoignent aujourd’hui d’une vraie innovation, au-delà de la technologie elle-même? Qu’est-ce que vous espérez voir émerger dans cette discipline (Produits et expériences numériques)?
Innover pour innover n'a aucun intérêt. Utiliser le dernier trend juste parce qu'il existe n'a aucun intérêt. L'innovation, c'est résoudre un problème d'une façon qui n’avait pas été explorée avant. Ou apporter une solution tellement élégante qu'elle devient le nouveau standard. La simplicité où il y avait de la complexité. L'anticipation des besoins. La capacité de faire vivre quelque chose de fort, jamais vécu.
Et j'insiste, une innovation qui ne génère pas de valeur mesurable n'est pas une innovation. C'est un exercice de style. Ce que j'espère voir émerger? Des produits qui créent une vraie relation entre les humains et la marque. Pas juste des interactions transactionnelles. Des expériences qui créent de la confiance, où on se sent compris, écouté, où on croit dans ce que la marque fait et dit. Quand on ressent cette connexion là avant même de percevoir la complexité technique derrière, c'est là qu'on a quelque chose de fort.
Et sinon, de manière plus globale, espérez vous voir émerger des projets cette année?
Des projets intelligents. Des produits utiles qui ont généré des retombées réelles et qui ont réfléchi à leur effet à long terme. Parce que chaque produit qu'on met dans le monde a des conséquences, environnementales, sociales, éthiques.
Les produits et expériences numériques qui transforment, qu'on parle d'interfaces, de réalité augmentée ou d'expériences interactives. Ceux qui font évoluer la société, le collectif, les organisations, les méthodes, les processus, les expériences, les carrières. Les projets où on sent que les équipes ont grandi en les créant. Où l'évolution du produit a aussi fait évoluer les humains qui l'ont conçu. Les projets qui ne se contentent pas de livrer du beau, mais qui participent à quelque chose de plus grand.
C'est ce genre de projets que j'espère voir cette année!